Les Contes
:: La Rose de Noël - Tirée des Leçons aux Etudiants de 1969
Pour votre plaisir et votre méditation pendant la saison de Noël, permettez-nous de vous offrir cette légende danoise.

Jadis vivait, dans une caverne de la forêt de Goinge, un brigand, sa femme, et leurs cinq enfants. L'homme était un hors la loi et ne se risquait pas à quitter la forêt, aussi sa femme obtenait-elle de quoi manger pour les siens en allant mendier au village et dans les fermes des alentours. Personne n'osait lui refuser, de crainte de la voir revenir la nuit suivante pour mettre le feu à la maison de ceux qui l’auraient mal reçue. Et personne non plus n'aurait osé nuire à cette femme et à sa progéniture, sachant que son mari, caché dans la forêt, aurait trouvé moyen d'exercer une terrible vengeance sur quiconque aurait osé toucher à ses enfants. Un jour, cette mendiante se rendit au Monastère d'Ovid. Elle tira la sonnette et demanda de quoi manger, mais tandis qu'elle attendait hors des murs, un de ses enfants découvrit une petite porte dérobée ouvrant sur un beau jardin tout fleuri. C'était le début de l'été, et les bleus, les rouges et les jaunes de toutes ces fleurs éclatantes furent comme un éblouissement pour la pauvre mendiante. Un sourire de bonheur illumina sa pauvre face, et elle se mit à parcourir les sentiers qui séparaient les parterres de fleurs.

Un Frère Lai, en train de sarcler le jardin, essaya de chasser la mendiante et sa progéniture, mais sans succès et, aidée de ses enfants, elle put même résister aux deux moines qu'on avait appelés à l'aide pour les jeter dehors. Lorsque l’Abbé du monastère sortit pour voir ce qui se passait, il gronda les deux moines pour avoir voulu user de la force et, pour revenir au jardin, ne prit avec lui que le Frère Lai.

La femme était toujours en train de se promener dans les sentiers, et l'Abbé Hans la considéra avec étonnement. Il était certain qu'elle n'avait jamais vu auparavant de jardin fleuri, et pourtant elle semblait examiner ces jolies fleurs comme si elles étaient de vieilles connaissances.

L'Abbé Hans aimait son jardin ; aussi, s'approchant de la mendiante, il lui demanda doucement s'il lui plaisait aussi. Elle se tourna vers lui d'un air méfiant, car elle s'attendait à être prise au piège et maitrisée, mais en voyant ses cheveux blancs et son dos courbé par les ans, elle répondit paisiblement : "En voyant ce jardin, j'ai d'abord cru n'en avoir jamais vu de plus beau, mais maintenant je me rends compte qu'il n'est pas comparable à un autre que je connais".

Le Frère Lai se mit immédiatement à réprimander la mendiante, disant qu'il était notoire que, dans tout le pays, on ne saurait trouver de jardin plus beau que celui de l'Abbé.

A l'idée que l'on doutait de sa parole, la mendiante devint pâle de rage, et s'écria : "Vous autres moines, qui êtes de saints hommes, devez certainement savoir qu'à chaque veille de Noël, la grande forêt de Goinge se transforme en un magnifique Jardin, en mémoire de la Nativité de Notre Seigneur. Nous qui vivons dans la forêt, nous avons vu cela se produire chaque année et, dans ce jardin-là, j'ai vu des fleurs tellement belles que je n'osais pas étendre la main pour les cueillir".

Le Frère Lai aurait voulu répliquer, mais l'Abbé Hans lui fit signe de se taire. Depuis son enfance, l'Abbé avait entendu parler de cette forêt parée de ses plus beaux atours la veille de Noël, mais ne l'avait jamais contemplée, et il demanda la permission d’y venir pour admirer toute cette beauté. La femme commença par refuser, pensant au danger que pourrait courir son mari si elle permettait à l'Abbé Hans de venir vers leur demeure ; cependant elle finit par y consentir. "Mais", dit-elle, "Vous ne pourrez prendre avec vous qu'un seul compagnon et ne pas tenter de nous épier ou de nous tendre un piège, aussi vrai que vous êtes un saint homme".

L'Abbé Hans lui donna sa parole, et la mendiante poursuivit son chemin. Au Frère Lai, l’Abbé fit promettre de ne révéler à âme qui vive ce qui avait été convenu.

De son côté, l'Abbé Hans ne se confia qu’à l’Archevêque Absalom, venu passer une nuit au Monastère d'Ovid. Il demanda également à son supérieur une lettre de rançon pour le hors la loi, afin de lui permettre, à l’avenir, de mener une vie honnête parmi les gens respectables. "En l’état actuel des choses", dit l’Abbé Hans, "ses enfants vont, en grandissant, devenir des malfaiteurs pires encore, et vous aurez bientôt affaire à toute une bande de brigands dans cette forêt". L'Archevêque, en homme prudent, savait ce qu'il fallait répondre à l'Abbé Hans : "Le jour où vous m'enverrez une fleur provenant de ce Jardin dans la forêt de Goinge, je vous donnerai des lettres de rançon pour tous les hors la loi en faveur desquels il vous plaira d'intervenir".

L’Abbé Hans avait pris l’Archevêque au sérieux, aussi, quelques mois plus tard, accompagné, du Frère Lai, il se mit secrètement en route, avec l’un des enfants du brigand comme guide. Le Frère Lai geignait et se plaignait en apercevant, tout au long de la route, les gaies décorations et les préparatifs de la fête, alors qu'eux se rendaient dans un endroit désert et sans attrait, mais l'Abbé Hans poursuivait son chemin sans écouter ses lamentations.

Après une marche longue et pénible, au moment même où le jour commençait à baisser, leur guide les conduisit, a travers une clairière, au pied d’une paroi de rochers où ils distinguèrent une porte grossière, faite d'épaisses planches. Ils étaient arrivés à destination, et le garçon, leur ouvrant la lourde porte, les fit entrer dans cette pauvre demeure. Au centre, à même le sol, un feu de bois donnait lumière et chaleur, et la mendiante pria ses hôtes de s’asseoir pour se réchauffer.

Ils virent alors le redoutable brigand, en train de s’éveiller sur son lit de branchages et de mousse, et l’Abbé Hans commença de lui décrire ce qu'il avait vu, au long du chemin, comme préparatifs pour la fête de Noël, mais soudain, le hors la loi bondit vers lui, en lui montrant le poing : "Misérable moine ! Es-tu venu pour détourner ma femme et mes enfants de moi ? Ne sais-tu pas que je suis un hors la loi et que je ne puis quitter la forêt ?".

L'Abbé Hans le regarda sans crainte : "J'ai l’intention d'obtenir une lettre de rançon de l’Archevêque Absalom", répondît-il.

"Oh", plaisanta le brigand, "si j'obtiens une lettre de rançon de sa part, je promets de ne plus jamais rien dérober, pas même une oie". Soudain, la femme se leva : "Tandis que nous discutons, nous oublions de regarder la forêt. Même dans cette caverne, je perçois le son des cloches de Noël".

Tout ce que nos amis purent entendre, après être sortis dans le froid et l'obscurité, fut un très lointain carillon, porté sur les ailes d'une brise du sud. Après que les cloches eurent retenti quelques instants, une lumière pénétra soudain dans la forêt, mais pour disparaître presque aussitôt, avant de revenir ensuite. Elle se dirigeait vers la caverne, comme une nuée tremblotante, donnant à la forêt cette lueur incertaine qui annonce le lever du jour. C'est à ce moment que l'Abbé Hans, regardant autour de lui, vit que la neige avait disparu, faisant place à un délicat tapis de verdure. Des fougères déroulèrent leurs frondaisons, tandis que des pousses de bruyère et de bois gentil se couvraient de fleurs. Maintenant, les plus belles fleurs printanières des prairies et des bois ouvraient partout leurs délicates corolles à la lumière, tandis que les arbres se couvraient de feuilles, comme si un essaim de papillons verts s'était soudain posé dans leurs branchages.

Le cœur de l'Abbé Hans battait à tout rompre, et ses yeux s'emplissaient de larmes. "A mon âge, voir encore un pareil miracle" s'écriait-il. Une fois de plus, le ciel parut s'assombrir, mais presque immédiatement survint une nouvelle vague de lumière : des oiseaux se mirent à gazouiller et à construire des nids, tandis que des bébés écureuils jouaient dans les frondaisons des arbres. Une mère renard et ses petits folâtrait autour des jambes de la mendiante, tandis qu’un grand ours noir, peut-être effrayé par la proximité du brigand, abandonnait le buisson de framboises où il se régalait.

Vague après vague, la lumière arrivait, faisant trembler l'air de ses vibrations de Joie ! Et l'Abbé Hans se vit entouré de toute la vie et la beauté de l'été. Il n’oubliait pas la fleur qu'il devait cueillir pour l’Archevêque Absalom, mais chaque nouvelle fleur qui lui apparaissait semblait plus belle que les précédentes, alors qu'il désirait choisir la plus belle de toutes.


Mais tandis que l'Abbé Hans, dans son extase de joie et d’indécision, allait d'une fleur à l'autre, le Frère Lai se tenait à l'écart, en proie à de noires pensées. "Cela ne saurait être un vrai miracle", se disait-il, "puisqu'il se révèle à des malfaiteurs. C’est le pouvoir du Malin qui vient nous tenter". A ce moment, on entendit le son des harpes des Anges, et les notes d'un Miserere. "Ce sont les Esprits malins de l'Enfer qui se rapprochent de nous", pensait-il.

Mais les Anges s'approchaient tellement de l'Abbé Hans qu'il sentait le frôlement de leurs ailes, et qu'il s'inclina en un salut plein de révérence.

Pendant tout ce temps, les oiseaux avaient tourné autour de la tête de l'Abbé, en lui permettant de les prendre dans ses mains, mais, de l'autre côté, tous les animaux craignaient le Frère Lai : aucun oiseau ne se perchait sur ses épaules, aucun serpent ne jouait à ses pieds. Survint alors une petite colombe qui, voyant s'approcher les Anges, prit courage et vint se poser sur l’épaule de Frère Lai, la tête pressée contre sa joue.

Pauvre Frère Lai ! Il crut que toute la sorcellerie de l’Enfer était à ses trousses et, frappant la colombe, il s'écria si fort que sa voix se transmit à toute la forêt : "Retourne en Enfer, d'où tu viens !" Au bruit de ces paroles, le chant des Anges se tut et la céleste cohorte prit la fuite. La chaleur et la lumière disparurent, épouvantées par le froid et l'obscurité d'un cœur humain. La nuit s'étendit de nouveau sur la terre, la froidure fit craquer les branches et, au sol, les fleurs se recroquevillèrent, les feuilles s’envolèrent des arbres et tombèrent en pluie, alors que les animaux s’éloignaient silencieusement. Le cœur de l'Abbé Hans se contracta en une indicible souffrance : "Je n'y survivrai pas", se disait-il. "Avoir senti les Anges de si près, puis les voir chassés ..." Mais, se souvenant de la fleur qu'il avait promise à l’Archevêque Absalom, il fouilla, dans son agonie, parmi les feuilles séchées et la mousse, à la recherche d'une fleur. Or, tandis que ses doigts cherchaient parmi la neige qui revenait par rafales, son cœur cessa de battre, et il s'affaissa sur le sol gelé.

Et lorsque le Frère Lai trouva l'Abbé Hans, il se mit à pleurer et à se lamenter, comprenant enfin que c’était lui qui l'avait tué en lui arrachant la coupe de félicité qu'il aurait voulu vider jusqu’au bout.

Quand le corps de l'Abbé Hans fut ramené à Ovid, ses compagnons virent que sa main droite étreignait un objet qu'il devait avoir saisi au moment de pousser le dernier soupir. C'étaient deux tubercules blanchâtres qu’il avait arrachés parmi les feuilles et la mousse.
Le Frère Lai planta ces racines dans le jardin de l'Abbé Hans, les soignant avec amour durant tout le printemps, l'été, puis l’automne, mais à l'approche de l'hiver, voyant que toutes les fleurs étaient mortes, il cessa de s’en inquiéter.

La veille de Noël le Frère Lai pensait si fortement à l’Abbé qu’il se rendit dans le jardin transi et, ô merveille, à l’endroit même où il avait planté ces racines s'élevaient quelques courtes tiges portant de belles fleurs aux pétales argentés.

Son premier soin fut de porter ces fleurs à l'Archevêque Absalom qui, en les voyant et en apprenant leur histoire, pâlit comme s’il avait vu un revenant. Finalement, il dit : "L'Abbé Hans a fidèlement tenu parole, et je tiendrai aussi la mienne". Il ordonna qu'une lettre de rançon soit établie au nom du brigand qui s'était vu contraint de vivre au cœur de la forêt dès sa jeunesse.

Le Frère Lai partit aussitôt vers la caverne du brigand. A son arrivée, le jour de Noël, l'homme vint à sa rencontre, en brandissant sa hache : "Vous autres moines, je vais vous tailler en pièces, autant que vous êtes ! Si la forêt de Goinge n’a pas fleuri la nuit dernière, c'est bien votre faute !".

"La faute n’en est qu'à moi seul", répondit le Frère Lai, "et je veux volontiers mourir pour l’expier, mais je dois d'abord vous remettre un message de l'Abbé Hans" et il montra la lettre de rançon, disant au brigand qu'il était désormais libre d'aller et venir où il lui plairait, lui et les siens.

Ce fut au tour du brigand de pâlir : "L'Abbé Hans a tenu parole", dit-il, "et je tiendrai la mienne".

Lorsque sa famille abandonna la caverne, le Frère Lai s'y installa et y vécut en ermite, au cœur de la forêt, méditant et priant sans cesse pour le pardon de la faute due à sa dureté de cœur.


Mais la forêt de Goinge ne célébra plus jamais l'heure de la naissance de Notre Seigneur. De toute cette splendeur, il ne reste plus que la plante cueillie par l’Abbé Hans avant sa mort et à laquelle fut donné le nom de Rose de Noël. Chaque année, à la Noël, pousse quelques tiges couronnées de fleurs immaculées, comme si elle ne pouvait jamais oublier qu’elle avait poussé jadis dans le grand jardin de la forêt de Goinge.

Puisse la Rose de Noël fleurir sur votre croix, la Rose du cœur, sur la croix du cœur. Puissent la lumière et l’amour du Christ illuminer le sombre hiver de notre existence matérielle, afin qu’elle puisse devenir semblable à un jardin de beauté et d’harmonie.

Et, bon Père, aide-nous à ne jamais prendre à tort le bien pour du mal, et aide-nous à devenir aussi miséricordieux que ton Fils envers ceux que la société à bannis !


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